Coincée à 100 kilomètres de chez moi, je me sens en transition entre deux vols dans un aéroport, sauf que ma tête n’est pas en voyage. J’attends l’appel du garagiste pour récupérer ma voiture. Je me sens prisonnière sans celle-ci, j’ai l’impression que je ne peux aller nulle part, que je suis prise dans les limites de mes
capacités physiques : le froid, la distance, la vitesse. La voiture est pour moi un refuge, un endroit toujours à moi où je ne serai jamais évincée. Avec celle-ci, je peux fuir l’endroit où je me trouve, peu importe l’heure qu’il est. À l’intérieur, la température est toujours idéale, été comme hiver. C’est toujours confortable et le coffre arrière contient une trousse de survie complète de la canne à pêche au feu d’urgence, sans oublier les vêtements de rechange. Je peux aller dans le bois sans craindre les bêtes sauvages, je peux me perdre sans avoir à marcher des heures pour retrouver mon chemin, si je suis en retard je n’ai qu’à rouler plus vite, je n’ai pas besoin d’attendre le second autobus, je peux me promener au milieu de la nuit sans crainte et même explorer de sombres recoins. C’est une douce combinaison de liberté et d’autonomie.
Donc en attendant le retour de mon précieux engin, je décide de pénétrer dans la jungle humaine, j’entre dans la foire alimentaire d’un centre commercial sans prétention.  Il y a beaucoup de personnes âgées, de personnes handicapées, des chômeurs, des sans-emploi, quelques familles avec de jeunes enfants.
Les gens se sont donné rendez-vous. Ce sont des habitués, les gens se connaissent, ils se saluent d’une table à l’autre. Ils appellent le personnel de la foire par leurs prénoms. Les gens sont habillés modestement, pas toujours chics et pas toujours propres. Les employés, blasés, chuchotent des ragots aux habitués, il y a des vols de porte-feuilles et des infidélités toutes les heures, sans oublier les patrons qui ne paient pas les heures supplémentaires. Il y a des ados aussi qui travaillent dans les restos de la foire, ils ont visiblement lâché l’école pour aspirer à l’autonomie. Ils n’ont pas le cÅ“ur à l’ouvrage, mais qui l’aurait dans le bruit de foule, la chaleur des plaques de cuisson et l’odeur de graisse?
Il y a du café, beaucoup de café, les gens ont droit jusqu’à trois réchauds de café, certains restos offrent même le café à volonté. Pour être admis dans la foule il faut consommer, pas question de s’asseoir dans la foule sans un café, une boisson gazeuse ou un hot dog. Les gens sortent pour fumer à l’extérieur, ils reviennent prendre leur café, ils réservent leur place à l’aide d’un foulard ou d’une veste. On aperçoit peu de sacs de magasins, ceux qui magasinent se font rares ou ne reste que le temps d’un hamburger. Pourtant, la foire alimentaire est pleine. Certains se mettent sur leur 36, avec des bijoux du magasin à 1 $ et des vêtements du magasin d’aubaine. J’observe ces gens à la recherche de l’amour, je ne suis pas la seule à croire aux contes des fées, sauf que ces gens cherchent l’amour au centre d’achat en sirotant un Pepsi. Il n’y a pas de cellulaire, ni d’ordinateur portable, seulement des gens qui placotent.
Les gens m’observent aussi, je ne fais pas partie de la communauté, je ne connais personne et j’écris dans un cahier. Je tète mon Pepsi et ma poutine depuis plus d’une heure. Les sourires qu’on me fait sont faux, ils servent à s’approcher de moi, à savoir qui je suis. Habillée modestement, les cheveux en bataille, je me sens bien parmi ces gens ordinaires. Je n’ai pas l’impression que je dois faire semblant, pas besoin de me forcer pour avoir l’air dans la gang. À force de fréquenter cet endroit probablement que les sourires seraient de moins en moins faux. Je pourrais facilement devenir un Ti-Claude ou la belle Huguette. Pas besoin d’être belle ici, pas besoin d’être jeune, pas besoin d’être mince, il suffit d’aimer le café de snackbar et ne pas avoir beaucoup d’ambition, sauf celle de socialiser. Il y a bien peu d’endroits où l’on peut socialiser pendant des heures pour 1.50 $. C’est comme un souper de paroisse sans la Foi pour nous réunir. J’ai l’impression que c’est la morosité qui nous réunit. Pourtant les gens ont l’air heureux, beaucoup plus que ceux qui courent à la garderie, au travail, au gym. On les voit passer ceux qui courent bien assis dans la foire alimentaire. Ceux qui fréquentent la foire n’ont probablement pas la voiture de l’année, mais ils ne semblent pas souffrir de solitude.
Il y a quand même quelque chose qui me rend triste. Je ne sais pas si c’est le pathétisme de l’endroit. Je ne sais pas si c’est parce que je ne sens pas tout à fait Ti-Claude. C’est peut-être aussi parce que je suis trop princesse, je préfère le café équitable spécialisée à 4 $ sans réchaud. Et si ma tristesse venait du fait que je suis seule à ma table?
Le garagiste ne m’a toujours pas téléphoné. Après deux heures de bain de foule, je veux observer autre chose que la banalité du quotidien. Voilà que je quitte les lieux, on me sourit avec franchise et on m’offre de partager ma table. À la prochaine Claude!



6 novembre 2011
Crise de mots