Chronique d’automne

5 novembre 2011

Crise de mots

Assise dans un café, j’ai l’impression d’avoir laissé fuir ma vie. Ma voix est enrouée, j’ai le moral dans les souliers. Le sourire de la serveuse — un sourire tendre et honnête — me donne le courage de plonger dans ce qui trouble ma quiétude, dans ce qui me serre le cÅ“ur en cette période automnale.


Non loin de moi, un groupe d’hommes qui parlent de chasse. Le café est désert et on entend qu’eux, que leurs cris d’hommes qui s’épivardent sur leurs prises, sur la grosseur des panaches qui trônent sur leurs quatre-roues. Ils sont fiers de ce qu’ils sont, le monde est pavé devant eux et ils s’en régalent tous les jours. Le monde est à eux, je n’ai pas l’impression d’y avoir ma place. Ils parlent de leurs femmes en terme de femme nerveuse, d’incompétente en matière de technologie, de celle qui s’occupe des rendez-vous des enfants, de celle qui fait la liste d’épicerie, de celle qui revendique encore une nouvelle couleur pour sa cuisine, de celle qui pleure quand son homme part à la chasse, de celle qui les oblige à avaler un repas santé. Après, on s’étonne que si peu de femmes sont à la tête des grandes entreprises de cette planète.

Plus loin deux femmes qui discutent du cancer d’un proche, de la séparation de la cousine germaine et de la dernière trouvaille absolument géniale dans la boutique décoration. On les entend à peine, elles chuchotent. Elles murmurent des banalités.

Malgré cette contestation affligeante, je suis la première à souhaiter une histoire d’amour parfaite. Les images préfabriquées des c0médies romantiques me font parfois rêver. J’ai terriblement honte d’être émue devant de ce qui n’existe pas.

Pendant que je suis plongée dans mes pensées, les éclats de rire des hommes d’à côté me tirent brutalement hors de ma rêvasserie. Ils refont le monde, ils veulent l’indépendance de leur pays. Ils ont honte que le peuple ait si peu de courage politique. Ils affirment sans retenue leur malaise si une femme était élue pour diriger le pays. Ils prédisent à voix haute, sans égard aux autres clients du café, la fin de notre ère : « le capitalisme nous tuera » affirme l’un des hommes qui se prend déjà pour un grand dirigeant. Je suis soulagée de les voir quitter les lieux, de retrouver la quiétude d’un café tôt le matin avant que la faune se lève. Par la fenêtre j’aperçois les six hommes, leurs six camions. Et c’est eux qui nous prédisent la fin du monde.

La faune est au rendez-vous, je profite d’un dernier sourire et je quitte sauvagement l’endroit.

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